Dépouille de Mwambutsa IV : Quelles leçons doit-on tirer de la décision de la cour de Genève ?




Par: , mercredi 29 août 2012  à 17 : 27 : 55
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Une analyse de Pacelli Ndikumana

En date du 8 Août 2012, le Tribunal de première instance du Canton de Genève a rendu un Jugement dans lequel il est fait interdiction à la partie défenderesse et à toute personne travaillant au sein de la société qui assure la conservation de la dépouille de déplacer la dépouille hors de ces locaux en vue de la transférer au Burundi. En outre, le Tribunal n’a pas accepté l’argument avancé par la partie défenderesse selon lequel le rapatriement de la dépouille mortelle du Roi contribuerait à favoriser la cohésion nationale au Burundi. Le Tribunal a plutôt considéré que les dernières volontés du Roi Mwambutsa IV clairement manifestées dans les trois testaments où il exprimait sa ferme volonté de ne pas être enterré au Burundi devraient prévaloir sur toute autre considération.

Si d’un point de vue strictement procédural, les deux parties en cause appartiennent à la famille royale, il ne demeure pas moins vrai que l’Etat du Burundi représenté par son Gouvernement a été et reste fortement impliqué dans ce dossier. Sa responsabilité civile est profondément engagée. Non seulement la partie défenderesse n’aurait pas procédé a l’exhumation de la dépouille si les frais y afférant n’avaient pas été libérés par l’Ambassade du Burundi en Suisse mais aussi le transport de la dépouille mortelle et son inhumation au Burundi devaient être organisés et payés par le Gouvernement du Burundi. Le Ministre de la jeunesse, des sports et de la Culture du Burundi s’est exprimé ouvertement sur ce sujet et par conséquent nous ne pouvons que conclure que, contrairement aux affirmations de Jean-Pierre Kibuti dans son article intitulé « Fin de la lutte fratricide au sein de la famille Royale », le litige qui n’a que les apparences d’un lutte familiale, est plutôt un litige entre le Gouvernement du Burundi d’une part et tous les Burundais de l’intérieur et de la diaspora d’autre part qui soutiennent la Princesse Esther Kamatari et qui souhaitent fermement que le Gouvernement du Burundi s’engage dans une politique de transparence, de cohésion nationale et de justice seuls socles sur lesquels nous pouvons bâtir un Etat de droit, prospère et juste au lieu de s’engager dans des campagnes cosmétiques et superficielles de marketing politique destinées à la consommation du petit peuple Burundais pour leur montrer que le pouvoir actuel est soucieux de résoudre les crimes qui ont été commis dans le passé.

Le Burundi a connu des conflits sanglants qui ont jalonné son histoire politique depuis la veille de son indépendance. En raison de la politique du parti unique qui a prévalu pendant les régimes républicains depuis Novembre 1966 et qui ont imposé une lecture unique et commune de l’actualité et de l’histoire politique du pays, il me sera très difficile de déterminer toutes les raisons qui sont à l’origine de la décision prise par Feu le Roi Mwambutsa de refuser que son corps soit enterré au Burundi.

1.Les motifs et les circonstances particulières qui peuvent avoir motivé la décision testamentaire du Roi de ne pas être transféré au Burundi

- Le décès de son fils le Prince Louis Rwagasore, de sa belle-fille la Princesse Marie-Rose Ntamikevyo et de ses deux petites filles princesses n’ont jamais fait l’objet d’une enquête judiciaire indépendante approfondie afin d’établir les auteurs, les complices et les commanditaires de ces crimes. Le procès contre Kageorgis ne révèle que les auteurs et co-auteurs de l’assassinat de Rwagasore. Les complices et les commanditaires de l’assassinat du Prince Louis Rwagasore n’ont jamais été identifiés.

- Le décès de son frère le Prince Ignace Kamatari en 1964 n’a jamais fait l’objet d’une enquête judiciaire indépendante afin d’établir les auteurs, complices et les commanditaires de ce crime.

- Les circonstances, les auteurs, les complices et les commanditaires du coup d’Etat contre le Roi Mwambutsa en persuadant son jeune et encore innocent fils âgé de 19 ans de récupérer le pouvoir n’ont jamais fait l’objet d’une enquête indépendante afin d’établir la vérité des faits et de rétablir la dignité du défunt Roi souillée par des écrits et des excuses construits de toutes pièces pour justifier une violation grave et flagrante de la constitution burundaise, des moeurs et de la coutume burundaise en matière de succession royale.

- L’assassinat de son second fils le Roi Ntare V le 29 Avril 1972 et l’ombre qui a entouré le lieu de sa sépulture n’ont jamais fait l’objet d’une enquête judiciaire indépendante afin d’établir les auteurs, les complices et les commanditaires de ce crime ainsi que de déterminer le lieu où sa dépouille mortelle a été sauvagement enterrée.

- La Constitution et l’évolution politique du Burundi actuel ne contribuent en aucune manière à garantir le renforcement de la cohésion nationale entre toutes les filles et tous les fils du Burundi : l’aristocratie et la composante sociale des Baganwa s’est astreint de forger une unité séculaire des Burundais pendant plus de quatre siècles et au regard de laquelle elle se retrouve actuellement exclue. Ceci constitue un déni de l’histoire et une négation flagrante et absolue de l’évidence.

Avant la promulgation de la constitution de 2002 qui consacre l’existence de trois composantes sociales, il était reconnu et accepté par tous que le Burundi a toujours connu quatre groupes sociaux à savoir les Bahutu, les Batutsi, les Baganwa et les Batwa.

Cette existence de quatre composantes sociales (ou lignages sociaux) a toujours été admise et reconnue par tous les Burundais depuis l’avènement du Burundi en tant que Nation.
Lorsque le Roi Mwambutsa est décédé en 1977, la question de l’existence d’une composante sociale des Baganwa ne pouvait pas se poser parce qu’elle était unanimement admise dans la conscience collective des Burundais et faisait partie intégrante de la constitution non-écrite et immatérielle du Burundi.

Néanmoins, à l’issue des accords d’Arusha certains partis politiques présents ont opté de consacrer dans une constitution écrite l’existence et la protection des composantes sociales. Cette consécration a été faite au détriment de la composante sociale des Baganwa puisque la Constitution Burundaise ne reconnait que trois lignages sociaux.

- Un autre élément qui pourrait avoir contribué à prendre cette décision réside dans la volonté du Roi de respecter le rituel et le culte traditionnel du Burundi qui prescrit que les Rois du Burundi ne sont jamais enterrés au Burundi.

Apres sa mort, le corps du Roi n’était pas enterré mais enveloppé dans des peaux d’animaux et après avoir été embaumés par du beurre de lait de vache et parfumé, le corps était placé sur une estrade en bois (Gutarura) pendent deux à trois mois. Pendant cette période, un léger feu chargé de fumée est entretenu sous l’estrade et le corps est souvent retourné.

Quand longtemps après l’estrade pourrie se disloque on construit une résidence mortuaire sur les décombres de la hutte et l’enclos est barricadé et surveillé par les gardiens Biru. Le Mwami n’est pas enterré mais il est « accueilli » dans sa dernière demeure par les Abiru.

Il est donc un fait constant dans les moeurs Burundaises, c’est que la mémoire collective ne s’est jamais représentée un endroit physique où les Rois étaient enterrés dans la mesure où il était strictement interdit de visiter ces tombeaux royaux. Les lieux de dernière demeure des Rois n’ont jamais constitué des lieux de pèlerinage ou de recueillement.

A cet égard, l’enterrement du Roi Mwambutsa en Suisse ne viole pas les moeurs burundaises parce que les rituels et procédures qui accompagnaient la mort ou le suicide du Roi, le culte réservé à la dépouille mortelle ont toujours été tenus au secret. Tous ces rituels procèdent de la volonté de sacraliser la personne du Roi même après sa mort dans le souci de mystifier le règne de son successeur. Le Roi n’est pas enterré parce que même s’il est physiquement mort, il se réincarne dans la peau d’un lion à partir de la première chenille ou vers retiré de son corps et cultivé dans un bocal plein de lait.

Les Burundais croyaient à une certaine immortalité de leur Roi ou au moins de leurs esprits (Imizimu). Il survit de plusieurs façons sous plusieurs formes indépendamment du lieu de sa dernière demeure. A cet égard, les tombeaux royaux étaient interdits au public et leur visite constituait un sacrilège et un tabou.

2. Les leçons du jugement du tribunal de première instance

Si le rapatriement de la dépouille mortelle du Roi Mwambutsa IV Bangiricenge au Burundi avait réussi, son enterrement à Muramvya aurait constitué une opportunité pour le pouvoir actuel de prétendre avoir conjugué tous ses efforts afin de clore un chapitre douloureux de toute l’histoire sombre du Burundi et dont Feu le Roi Mwambutsa IV constituait à la fois l’incarnation et le symbole. Son enterrement aurait été interprété comme une volonté manifeste du Gouvernement de vouloir tourner la page sombre de l’histoire du Burundi (sans avoir lu cette page au préalable) et sa détermination de réécrire une nouvelle page.

En définitive, ce rapatriement forcé de la dépouille mortelle du Roi Mwambutsa avant le règlement des conditions qui ont justifié son refus d’être enterré au Burundi aurait consacré l’humiliation et l’anéantissement progressif de la composante sociale des Baganwa à l’issue d’un processus qui a commencé par l’assassinat du fils ainé du Roi et la tentative d’assassinat du Roi Mwambutsa en 1965. Ce rapatriement aurait surtout consacré l’humiliation de tout un peuple qui appelle de tous ses voeux que la vérité soit établie sur tous les crimes de sang qui ont jalonné son histoire politique. Autant le peuple Burundais voudrait connaitre la vérité sur les mobiles de l’assassinat du Roi Ntare V la nuit du 29 avril 1972, autant les Burundais, toute ethnie confondue, voudraient connaitre la vérité sur les massacres de Tutsi durant les derniers jours du mois d’Avril 1972 et sur les massacres d’intellectuels Hutu durant les mois de Mai, Juin, Juillet 1972. Entre autre, nous devons connaitre les mobiles qui ont justifié la décision de Feu le Président Micombero de décréter un état d’exception en déposant tout le Gouvernement le Samedi 29 Avril 1972 à 12 heure local alors qu’aucun indice sérieux n’était observable qui indiquerait que la sécurité des institutions était en danger ? Nous devons savoir pourquoi Feu le Roi Ntare V a été transporté de force de Kampala et mis en résidence surveillée à Gitega depuis le 29 Mars 1972 jusqu’au 29 Avril 1972 alors que sa présence constituait un prétendu danger pour les institutions républicaines de l’époque ? Nous devons savoir pourquoi le Gouvernement de Micombero qui avait décrété un état d’exception n’a pas pris des mesures de sécurité préventive entre autre la suspension immédiate des soirées organisées dans les mess des officiers dans toutes les provinces du Burundi.

Le refus par la justice Helvétique d’accepter le motif selon lequel ce rapatriement aurait contribué au renforcement de la cohésion nationale au Burundi est porteur d’une signification toute particulière. Le dispositif du jugement ne nous renseigne pas sur les raisons qui ont motivé les juges de refuser cet argument. Néanmoins, on peut conclure que les juges ont compris que certains préalables étaient nécessaires pour atteindre cet objectif. Dans cette optique, le rapatriement de la dépouille mortelle du Roi Mwambutsa devrait être considéré comme l’aboutissement du processus de recherche de la vérité et de la réconciliation et non pas comme le lancement de ce processus. Comme le traduit si bien le proverbe français ; « il ne faut pas mettre la charrue avant les boeufs. »

En conclusion, le refus du retour de la dépouille mortelle du Roi Mwambutsa IV au Burundi après une tentative avortée de le faire sans une consultation préalable de tous les membres de la famille Royale vient d’ouvrir la boîte de pandore. Le message adressé par la juridiction Helvétique est clair et sans équivoque : le testament laissé par le Roi prime sur toute autre considération. Néanmoins, le Gouvernement du Burundi doit prendre toutes les mesures de nature à favoriser la réconciliation entre Burundais afin que les causes qui ont justifié la demande d’asile du Roi à la Confédération helvétique et son refus catégorique d’être enterré au Burundi soient éliminées à jamais. Par ailleurs, ce n’est pas en procédant aux stratagèmes de divisions de la famille Royale et des Baganwa en octroyant quelques postes politiques à ceux-ci et en privant d’autres de certains avantages comme on observe ce phénomène dans le cadre des partis politiques et de la société civile, que le Gouvernement parviendra à ses objectifs. La soif de la vérité, de la justice, le besoin ardent de l’indemnisation de toutes les victimes et de leurs familles respectives Hutu, Tutsi, Baganwa et Twa doit être les seuls objectifs que doit poursuivre le Gouvernement Burundais dans le cadre de la mise sur pied de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation.




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