Commerce transfrontalier : à quand la mort du blocus ?




Par: Audace Machado , lundi 24 novembre 2014  à 10 : 17 : 53
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« Traditionnellement, l’échange transfrontalier consiste en tout ce qu’on peut transporter sur la tête et pour des raisons non commerciales », explique l’économiste Sinamenye Mathias.

C’est, à la limite, une erreur –de notre époque- de penser « frontière » entre Nations : les ensembles régionaux ou les technologies de l’information transforment les logiques d’Etat-Nation. Ainsi, il suffira d’un séjour à Kamembe, à la Kanyaru, à Gatuna, etc., pour constater des vérités et des contre vérités en ce qui est des échanges transfrontaliers.

Si, en ce 21ème siècle, ce commerce est plutôt incontournable, pourquoi certains pays sont plus avancés que d’autres en la matière ? Et pourquoi des pays comme la RDC, l’Ouganda ou l’Ethiopie –par exemple- s’éloignent-ils de leurs voisins de l’EAC ou du COMESA, contrairement à certains pays de la SADC à travers la SACU ?

Suppression du visa d’entrée et sortie.

Rappelons-nous du papier presque gratuit, dit « CEPGL », facilitant la traversée des frontières pour les ressortissants Congolais, Rwandais et Burundais. Poussant son vélo, un gros sac blanchi à la porte bagage, Kazadi se prépare à entamer la montée de l’Avenue Président Mobutu, vers le centre ville Bukavu.

Kazadi, comme d’autres n’en ont même pas besoin. Il essuie la sueur sur son front, « Je vie de ce transport depuis des années. Ici, j’ai cent kilos de farine de manioc, et mes patronnes préfèrent moudre le manioc ici à Kamembe. Je traverse ce pont – Rusizi I- au-moins deux fois le jour. Je n’ai plus à me présenter, tout le monde me connait ici à la frontière ».

Et si mon laissez-passer suffisait pour traverser la Ruhwa –Cibitoke-, quels documents ces jeunes élèves et étudiants utiliseraient-ils chaque jour qu’ils traversent le poste de frontière de Cyangugu à Bukavu et/ou vice versa ?

Deux jours après, le même papier m’aidera à traverser le territoire Rwandais, au poste de Gatuna. « Ouganda ? C’est chez moi. J’ai grandi à l’autre côté de la frontière, à Mulindi, mais presque tous les soirs je traverse la frontière pour rencontrer mes amis qui habitent ce pays. Et puis, j’ai même de la famille ici à Rutale », me raconte Thomas Mugenzi, cultivateur de thé à Mulindi au Rwanda.

Autre étape, le visa touristique et à multiples entrées, est déjà opérationnel entre le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi.

Ainsi, la République Démocratique du Congo dirige le COMESA en 2014. C’est après l’Ouganda et avant l’Ethiopie. En effet, déjà ces trois pays épousent moins, des logiques commerciales de la zone : cela dit, « En tout cas, il n’y a pas de problèmes entre l’Ouganda et le Rwanda, du moins quand tu entres tes marchandises par le point de Gatuna », m’expose Judith Kimani, une Kenyane commerçante de pagnes et avec qui je voyage à bord du bus « Jaguar ».

Le phénomène dit « guichet unique », développé par le projet Trademark East Africa, intéresse et les commerçants, et les services y relatifs. Appelons simplement ce plan « harmonisation des services douaniers ».

Le poste de Chirundu reste une des meilleures réussites en Afrique sub-saharienne : preuve de la suppression des barrières douanières entre la Zambie et le Zimbabwe.

En bus, une autre femme, plus jeune, discutait avec Kimani en Kiswahili, et de m’éclairer, « Ah non, ici ils sont mieux organisés. J’habite à Bukavu et exporte des pagnes jusqu’à Bujumbura. A la frontière avec le Rwanda, on te demande de payer les taxes, et si tu décides de continuer avec ta marchandise au Burundi, au poste de la Ruhwa on te remet ton argent, et tu paies aux Burundais. Si tu décides de vendre au Rwanda, c’est ton droit et la taxe est déjà payée. Et puis, tout est informatisé et rapide. On dit que les affaires iront bien avec l’opérationnalité du guichet unique au poste de la Ruhwa, du moins pour nous qui faisons le commerce entre le Burundi et Bukavu via Cyangugu ».

La jeune femme dont je garderai juste le prénom de Josiane semble savoir ce qui se passe dans la région.

Sommes-nous réellement au 21ème siècle ?

Parlons plutôt d’infrastructure. « A observer le niveau infrastructurel du Rwanda en général, et de Kigali en particulier, c’est à peine qu’on s’imagine être en Afrique central », avance Sinamenye, chercheur au compte de Traidemark East Africa.

C’est après deux mois qu’il passait, en mi-2014, travaillant entre l’Ouganda, la RDC et le Rwanda. Or, pour un averti comme notre interlocuteur, infrastructure va au-delà des routes, des immeubles. C’est aussi des services modernes comme le transport.

Un mot reste très important : « désengorgement ». En effet, pour certains pays, c’est une réalité au moment où on parlerait de nostalgie ou de survie pour d’autres : d’une part, rappelons-nous des footballeurs Burundais, attendant l’Air-Uganda pour arriver à Kampala.

Pourtant, les années 1980, à la création de la ZEP, le petit pays jouissait de son indépendance en transport aérien ; d’autre part et présentement, que deviendraient les Burundais et Congolais du sud Kivu sans l’Ethiopian Airline, le Kenya Airways ou le Rwandair ?

Du « guichet unique » ?

Au siècle de la vitesse, qu’il faille écouter l’espoir de François Kanimba, Ministre Rwandais du commerce : « Il n’est pas facile d’harmoniser, de contrôler les procédures administratives et commerciales, de faire un suivi et une organisation adéquats des services douaniers sur une échelle régionale. Mais la logique du guichet unique est un meilleur outil, et c’est faisable. Ce n’est pas normal qu’un individu passe plus de trente minutes à un poste de taxation, à l’heure de la mondialisation ».

Et le commerce, c’est le respect des règles. C’est aussi la modernisation, telle l’informatisation des services.

En effet, la traversée de la frontière de la « Kanyaru haut », du Rwanda au Burundi renseigne assez. Organisation et ordre. « D’un côté vous voyez des attroupements, d’un autre vous voyez des alignements. D’un côté c’est la machine, d’un autre on utilise le stylo, que voulez-vous ? », un jeune homme qui m’avait suivi prendre quelques photos m’interpella volontiers.

Malgré les locaux vraisemblablement inappropriés pour accueillir et servir des centaines de voyageurs –les commerçants provenant du Rwanda règlent leurs devoirs du côté du Burundi, et vice versa-. Mais encore, pour le jeune inconnu « L’inégalée durée de voyage de Kigali à Bujumbura s’explique, pour moi, par beaucoup d’aspects : avez-vous observé l’organisation des services du côté Burundais comme celui du Rwanda ? »

C’est à Kayanza que je changeais de direction pour me rendre à Kirundo, un autre poste d’entrée et de sortie du Burundi. Ainsi, un prêtre qui me fit un lift m’expliquera que le poste de Gasenyi est le poste d’exit le plus préféré, « Non seulement c’est plus long avant d’entrer sur le territoire Rwandais, et il n’y a personne pour limiter que ce soit la vitesse ou le chargement, mais en plus, les transferts frontaliers me semblent mieux organisés ».

Un commerce peu élucidé.

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Rwibaga, dans les hauteurs de Bujumbura

« C’est dur mon cher », me dit Sinarinzi Epitace que je croisais allant à Kampala. Ce Burundais continuait, « Je viens d’acheter quelques 750 chèvres à Mbarara, mais je dois retourner à Kampala pour trouver le certificat d’origine. Ensuite, je devrais me rendre à Kigali pour le certificat de transit avant de charger mes bêtes ».

L’estimation de 54 millions de têtes de vaches, 63 millions de chèvres, 28 millions de moutons, (…), crée une place importante à l’EAC dans l’économie africaine (EALA, Committee on Agriculture, Tourism and Natural Ressources, 2013, p4). Combien de Rwandais ou de Burundais savent que la viande que les boucheries locales produisent « provient de la Tanzanie » ?

En fait, il existe deux sortes de consommation : certains troupeaux font des milliers de kilomètres pour être abattus à l’arrivée ou en court de route. D’autres traversent des frontières et sont, soit engraissées avant l’abattage, soit destinées à l’élevage.

L’élan pour un élevage moderne vient de la haute classe : si le lait de la ‘Brookside company’ -de la famille des Kenyatta- n’est pas encore au Rwanda ou au Burundi, « Le Président Museveni ou la ministre Maria Mutagamba, pour m’en arrêter aux deux, constitue un modèle Ougandais et régional de l’élevage moderne », défend Helmenegilde Ndikumasabo.

Mais encore, les Owen Murangira créèrent le « Highland milk » Ougandais, consommé au Rwanda et au Burundi. C’est un business qui demande engagement et appui divers dont celui du gouvernement. Par exemple, quand Ndikumasabo, créa en 1989, la « Nadel », première laiterie privée au Burundi. Néanmoins, il faisait face à des blocages divers : « La Banque Commerciale du Burundi posait la question de savoir qui, au Burundi, allait consommer le lait à produire. M. Posy, représentant la Coopération Technique Belge –qui appuyait l’Institut des Sciences Agronomiques du Burundi- était farouchement opposé à l’importation des vache autres races plus productrices de lait, que les Ankolés venant de l’Ouganda ».

De nos jours, les implications internationales font de l’élevage un business moderne et transfrontalier. « Une vache par ménage », fut un succès en Ouganda, surtout dans le combat contre le VIH/SIDA. Le même projet prend racines au Rwanda et au Burundi. Par exemple, le projet « Gir’inka » (aies la vache) prévoit la distribution de 365 000 vaches à des familles pauvres, en 2017, au Rwanda. Muhinda O.Vianney (projet Gir’inka) annonce la construction de 217 centres de collecte de lait, en 2012, dans tout le Rwanda. Au Burundi, les projets comme PRODEMA, PRASAB, etc., procèdent mêmement.

En outre, « J’ai relevé la ferme de Gifugwe dans la plaine de la Rusizi, créée en 1976 par la FAO, et liquidée en 1991 par manque de vision. J’ai vu ce que font des éleveurs modernes comme Bisengimana à Goma, et je me permets de prendre les risques, d’importer trois milles têtes de vaches ou de porcs de Zimbabwe, pour moi-même, mais aussi pour des projets nationaux ». Helmenegilde s’inspire des réussites et erreurs locales, et se prépare à lancer un grand centre de collecte de lait au Burundi.
Produits alimentaires toujours, on dira très peu que la surproduction du riz, dominant le marché kenyan et Ougandais, créa des mécontentements en Ouganda, en 2011.

Le riz mauricien a conquis l’EAC en général, mais reste dramatiquement absent en RDC, malgré les potentialités du pays-continent. Les économistes et medias Burundais n’évoquent « jamais » des centaines de kilo de fruits expédiées du Burundi au Rwanda par le Rwandair, et périodiquement. Paradoxalement, les jus fruitiers Rwandais battent largement la production Burundaise. Pire et rarement au Burundi, discute-t-on à propos des tonnes d’ananas qui y périssent à la récolte, condamnées par une loi qui en interdit l’exportation.

Et pour tous ces produits, les marchés locaux –et dans différents pays- sont peu ou pas satisfaits. Ainsi, l’on est poussé à croire en le Ministre Kanimba : « Plusieurs pays africains exportent presque les mêmes produits ». Seulement, bien qu’il y ait beaucoup de produits échangés au sein des pays de l’EAC ou du COMESA, l’économiste Sinamenye avise : « même avec l’EAC, on ne fait qu’importer à un niveau de 85% ».

Pour comprendre mieux le ministre Kanimba ou l’économiste Sinamenye, « La croissance rapide en Afrique n’est pas due aux fondamentaux économiques ou à la transformation en tant que tels, mais plutôt à une forte accélération de la croissance des exportations des ressources naturelles et à de meilleurs politiques dans toutes les économies » (Les indices de capacité en Afrique, 2013, p11).

Ainsi, pour réussir le commerce transfrontalier, prenant l’exemple des quelques pays voisins et du Centre-Est Africain, le base reste la modernisation des services commerciaux, des infrastructures et des lois y relatives, mais encore, promouvoir la diversification.




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